"Mobilités - dérives liquides dans les territoires physiques et numériques"

Synthèse de la conférence donnée par Bruno Marzloff le 4 mars 2010, invité par l’ADBS Provence-Alpes à la Bibliothèque Municipale à Vocation Régionale Alcazar de Marseille


Bruno Marzloff est sociologue. Il concentre les travaux du Groupe Chronos sur les enjeux des mobilités. Il a publié deux ouvrages en 2009 (FYP Edition) : "Le 5ème écran, les médias urbains dans la ville 2.0" et "Pour une mobilité plus libre et plus durable" (avec Daniel Kaplan, de la FING).

 

Cette conférence s'inscrit dans le cycle de conférences « L’information : une nouvelle culture ? » organisé par l’ADBS Provence-Alpes et inauguré le 6 octobre 2009 par Richard Collin par une conférence intitulée « la culture du web 2.0 et les technologies culturelles et de l’esprit. »

 

Introduction par Annie Prunet, responsable du service références de la BMVR et par Nathalie Cornec, déléguée régionale de l’ADBS Provence-Alpes.

 

Informatique dans les nuages

La ville numérique ne peut se penser isolément de l'urbain et du quotidien. La ville, fut-elle numérique, ne peut se penser isolément de la mobilité. Le couple ville-mobilité est indissociable depuis la nuit des temps.


La ville numérique n'est qu'une couche de données et d'informations qui circulent en permanence sous des formats divers, dans des canaux multiples, émises et reçues depuis et sur les téléphones mobiles et les écrans de la ville en empruntant des réseaux composites, hébergés parfois dans les nuages (cloud computing).

 

Les dialectiques de la congestion
Nous donnons l’impression dans le cas de la ville physique comme dans celui de la ville numérique, d'être maîtres d'un jeu qu'en réalité nous contrôlons assez mal. Nous sommes "débordés", en tentative permanente de nous extraire d'une marée d'inventions qui s'offrent à nous et qui font de nous des apprentis sorciers. Le dogme des flux vaut autant dans l'univers physique et dans le monde immatériel et s'inscrit dans la dialectique : progrès> vitesse> extension> inflation> congestion.


Nous sommes à un moment où le monde du transport vit son paroxysme métrique tandis que le monde numérique embraye en fanfare sur une croissance exponentielle. Nous héritons d'un monde qui au terme d'un siècle d'automobile nous laisse perclus de congestions, de saturation et d'excès de toutes sorte : le territoire urbain ne cesse de se déliter, les déplacements et pollutions de s'étendre. Aujourd’hui, nous transférons la pathologie de la congestion du monde physique au numérique.


Le mythe de la vitesse bascule de la chaussée des voitures au nuage internet au risque de former une nouvelle bulle technologique et écologique. Il devient nécessaire de créer encore plus de routes, de métros, d'avions, d'aéroports… plus d'écrans, de réseaux, de stockage, de bande passante. Désormais tous les voyants sont au rouge. L'offre s'essouffle et ne sait plus répondre aux besoins de mobilité. Mais est-ce un problème d'offre ou de demande ?


Comment rester indifférent à ce jeu entre le monde physique et le monde numérique ? Où se trouve l’équilibre ? Quelles transformations opèrent les mobilités ? Quel nouveau jeu d'acteurs s'en saisit ? Les nuages sauveront-ils le monde ?


Dans la ressource donnée, le réseau et les infrastructures nous intéressent peu. En revanche, leur impact sur la transformation de nos modes de vie, du social, du cognitif et des formes de la ville est un vrai enjeu. Son partage en est un autre. Leur conséquence sur les mobilités est préoccupante.

 

La dynamique : transports > déplacements > mobilités

Ainsi, observons la dérive sémantique d'une mobilité qui accueille des approches numériques, c'est-à-dire d'autres logiques d'accès. Pour expliquer la dérive du sens, il suffit d’accompagner la dérive de l'objet. Le téléphone rivé au meuble a migré dans les poches. Il était collectif, il est devenu intime, il se contentait de passer la parole, il devient le lieu de toutes les mémoires et revendique suffisamment de qualités pour que le couple qu'il forme avec son possesseur soit en forte correspondance.

 

Mais quand le qualificatif de mobile se fond avec l'objet aujourd'hui le plus partagé au monde pour devenir une extension du soi, le catalyseur de toutes les mémoires de soi et du monde, on retient la place formidable prise par le mobile, mais on doit dans le même temps s'interroger sur l'évolution des sens du mot mobilité.

 

Aujourd'hui, une logique prévaut, plus d'informations/plus de sélection. Dans la ville numérique, la donnée est surabondante, omniprésente, enrichie, contextualisée, chronolocalisée. Que change cette évolution pour l'homme et son appareillage cognitif ? L'homme radar est celui qui construit une perception à la mesure du brouhaha. On sait percevoir dans une gare le signe qui s'adresse à soi ou plutôt à son parcours. Mais comment cette fonction radar fonctionne t’elle face à la masse des données ? Deux transformations affectent ce jeu entre ville physique et ville numérique, l'une urbaine et cognitive – on lit la ville autrement –, l'autre sociale et politique – on gouverne le quotidien et la ville autrement. 

 

La pratique des écrans personnels masque la transformation de l’information. Chacun puise sa propre combinaison pour se construire sa feuille de route en s'appuyant à ses routines. L'information devient le socle des mobilités.

 

Il reste à penser la gouvernance de cette matière sensible, la donnée, qu'elle provienne des individus ou des objets, qu'elle soit traitée par les usagers, les entreprises ou les institutions et quelle que soit l'échelle.

 

Les autorités se sont organisées à l'échelle de nos mobilités selon le principe de subsidiarité, de l'hyperlocal à l'international. De leur côté, les transporteurs se découvrent opérateurs de mobilités. Des acteurs du monde numérique ou non (Google, Orange, JCDecaux, IBM, Cisco…) revendiquent ce statut. Mais plus important, la demande des individus s'est immiscée dans le jeu, puisque le paradigme est passé de l'offre à la demande. Force est de constater que le jeu est autrement plus complexe que celui univoque d'hier où le collectif structurait le quotidien.

 

L’enjeu de l’information, du point de vue de la demande :

  • L'homme radar épure, tri, hiérarchise l'information pour éviter la thrombose
  • L'homme radar se réapproprie la donnée organisée de manière égocentrique et contextuelle
  • L'homme radar reçoit l'information dans le mouvement
  • L'homme radar n'est pas passif, il émet aussi de l'information

 

Le partage de la donnée publique (Open city)

Devant la complexité, l'individu est confronté à l'obligation constante d'arbitrer. L'usager s'adapte en conjuguant l'information pour exploiter au mieux les infrastructures existantes, voire faire autrement. Pour le suivre dans cette voie, la ville doit devenir sensible. C'est la condition pour qu'elle soit lisible et intelligible, pour que le plus grand nombre se l'approprie.

 

Mais qui sait l'activer depuis le numérique ? Olivier Donnat dans Les Pratiques culturelles des Français souligne la fracture numérique entre les générations d'une part, et entre la ville et le reste du territoire d'autre part. Loin de se dissiper, cette fracture s'accroît. L'usager, lui, s'adapte au mieux en conjuguant l'information pour exploiter au mieux les infrastructures existantes, voire faire autrement. L'usager a soif d'information. Pour lui, elle est déjà devenue liquide.

 

Les jeux de l'information urbaine liquide

Une boîte de Pandore s'ouvre. Beaucoup a été dit sur l'infrastructure numérique de la ville, beaucoup moins sur sa couche informationnelle. L'information urbaine liquide essaie de rattraper la complexité de la ville.

 

Un décalage se forme entre une demande qui s'adapte et les infrastructures de la ville peu adaptatives. C'est le creuset des résistances et des innovations. Ainsi, les autorités pensent offre de transports pour répondre à l'accroissement des déplacements quand tout prouve que cette logique est à bout de souffle. L'offre de transport actuelle est loin d’être liquide quand on continue de l'imaginer en voiture.

 

La limite n'est évidemment pas dans les technologies, elle est dans le partage intelligent et l'ouverture de la donnée publique et de son usage éthique ainsi que dans l'évitement des structures autoritaires.

 

Inventions de soi et de la ville

Nous voici au terme de ces dérives. Nous ne pouvons pas conclure sans nous pencher sur la production de la ville numérique. Les hommes sont bavards via les réseaux numériques, les choses aussi (l'internet des objets). Au sein du programme Villes 2.0, nous avons développé le concept d'éditorialisation de la ville. Cette notion résonne avec la notion de légendarisation de Yann Leroux. Il parle de la légende, comme une forme d'invention de soi que permet le réseau. Elle repose selon lui sur la double acception de légende, à la fois description utilitaire et construction imaginaire. "Ecrire nos vies en plus grand qu'elles ne sont", dit il joliment. "Si nous sommes devenus les archivistes de nos propres vies, c’est parce que nous avons besoin de les légender. […] Cela n’est pas une tendance nouvelle due au réseau", ajoute Yann Leroux, mais le réseau rend tangible le projet et accentue cette tendance.

 

Derrière cette déferlante prévisible de la donnée, il va falloir se faire à l'idée que la mémoire de la ville s'organise autrement. Le blog culturemobile constate, "Toutes ces métadonnées émergentes vont devoir se fondre avec cohérence dans l'écosystème urbain pour que les habitants 'connectés' les intègrent dans leurs usages", mais aussi dans leurs représentations de la ville et dans sa gouvernance. Ces données, une fois maîtrisées, deviendront l'infrastructure de la deuxième ville, comme l'appelle John Tolva, urbaniste à Chicago qui conjure ses concitoyens de renouveler, à l'aune du numérique, la maîtrise de l'urbanisme qui fut la grande qualité de cette ville. Voila comment la ville qui a vu naître une école prestigieuse de l'urbanisme, l'école de Chicago, entreprend de reprendre le flambeau pour construire la ville numérique à laquelle nous n'échapperons pas.